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L’autorité du discours des manuels d’histoire vaudois

Avant même de débuter l’étude des manuels primaires et secondaires parus à la fin des années trente, la présentation des deux collections mettait déjà en évidence que l’histoire à laquelle les élèves avaient accès à travers eux ne construirait pas un rapport au monde identique pour des élèves âgés de 10 à 16 ans, mais répartis dans des ordres scolaires différents. En effet, basés sur le programme du primaire, les manuels Grandjean & Jeanrenaud n’envisagent l’histoire pour une catégorie d’élèves que sous l’angle unique de l’histoire suisse, alors que la collection Gilliard du secondaire offre aux autres en premier lieu une histoire générale en trois volumes à laquelle est adjoint un manuel d’histoire suisse.

L’étude simultanée des jaquettes de couverture du manuel secondaire d’histoire suisse Michaud et de son équivalent pour le primaire, le Grandjean & Jeanrenaud, indique une construction différente dans l’appréhension même de l’histoire suisse à l’école vaudoise.

Dans le cas du manuel secondaire, celui-ci appartient à la catégorie de l’abrégé et se réfère au mode de l’histoire universitaire. Il s’agit de mettre les élèves dans la position de l’apprenti historien et cela est signifié par une jaquette reproduisant une source historique.

Pour son homologue du primaire, c’est le modèle du livre de jeunesse et de ses vignettes illustratives qui est à l’œuvre. Cet aspect illustratif du livre de jeunesse est renforcé à l’intérieur par le grand nombre de documents images qui agrémente l’ensemble du manuel. Le souci d’historicité n’apparaît pas ici. En outre, la jaquette en couleurs nous promet des histoires viriles et belliqueuses portées par le fier soldat trônant au premier plan.

L’essentiel de l’étude des autres éléments constitutifs de l’organisation et du contenu des ces deux collections de manuels ne feront par la suite que renforcer cette dichotomie initiale.

D’un côté, nous avons un manuel secondaire dont le cadre référentiel principal est celui de la scientificité du discours. Celle-ci transparaît notamment au travers du choix des rares documents intégrés et par la présence de traces d’histoire savante au sein du texte principal. L’absence de résumés et de questionnaires offre une large marge de manœuvre aux enseignants du secondaire qui l’utiliseront.

De l’autre, nous observons un large cadrage de l’activité de l’enseignant et de l’élève du primaire. Ce cadrage apparaît au travers des révisions insérées à la fin de chaque année scolaire et des questions accompagnant les chapitres ainsi que les documents iconographiques du Grandjean & Jeanrenaud. De plus, les chapitres sont organisés sur la base du schéma narratif classique, composé d’une situation initiale, des complications et d’une nouvelle situation finale d’équilibre.

En 1957-1958, la collection Panchaud prend le relais de la collection Gilliard et se caractérise par une évolution du modèle de l’abrégé pour se transformer véritablement en manuel scolaire. Cette collection laisse entrevoir les débuts d’un rapprochement en direction du manuel du primaire et le début d’une didactisation du manuel scolaire secondaire. Cette évolution se manifeste déjà par le choix du directeur de la collection, Georges Panchaud, professeur de pédagogie et non d’histoire à l’Université de Lausanne. L’ouverture du collège à une nouvelle catégorie d’élèves, en raison de la réforme scolaire de 1958, peut expliquer une telle évolution.

Cependant, l’observation du format de chacun des manuels de la collection nous indique que plus les élèves sont âgés et plus les manuels diminuent en taille pour se rapprocher davantage d’ouvrages de nature historique.

Globalement, cette évolution reste néanmoins restreinte, car cette didactisation poursuit un objectif différent de la didactisation mise en œuvre par le manuel Grandjean & Jeanrenaud. En effet, son objectif est de mieux initier l’élève du collège à la démarche historienne. Une partie des nouveautés s’inspire d’ailleurs de la collection française de manuels scolaires Malet & Isaac en intégrant, au sein du texte principal, des citations et des extraits de sources historiques.

Alors que nous aurions pu nous attendre — à la suite de la réforme scolaire de 1984 fusionnant les ordres scolaires primaire et secondaire — à une nouvelle collection de manuels d’histoire réunissant définitivement nos deux modèles de manuel d’histoire, il n’en sera rien avec la publication, en 1994-1996, de la collection Bourgeois & Rouyet. Bien au contraire.

Dans le cadre de notre comparaison du travail de réécriture entre les versions A et les versions B des volumes de cette collection, notre étude portant sur leur intertextualité nous a permis d’identifier que ce travail — sous couvert d’adapter le discours de la version B pour la catégorie d’élèves correspondant aux anciens élèves du primaire — remettait dans les faits et à jour des discours produits par les anciens manuels primaires à propos de l’histoire suisse. De plus, ce ne sont pas seulement des intertextes issus du manuel Grandjean & Jeanrenaud de 1941 qui apparaissent, mais également des intertextes issus du manuel précédent, le manuel Rosier, datant de 1911. En conséquence, le discours produit en histoire suisse reste celui issu du programme confédéral de la Défense spirituelle de 1938.

Si l’on s’attache plus particulièrement à l’histoire suisse proposée aux élèves par la version B, le discours historique s’articule sur l’antienne «Nous et les autres» qui compose l’imagerie traditionnelle portée par le discours de la Défense spirituelle. Pour sa part, le discours historique proposé par la version A tendait à intégrer les pages d’histoire suisse à une histoire européenne et donc à faire évoluer le roman national en un récit construisant l’international. Ce sont deux rapports au monde différents qui sont ainsi et toujours proposés aux élèves de même âge, mais qui suivront ensuite des parcours différents après leur scolarité.

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