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Méthode de travail et d’analyse

1. Analyse linguistique de discours

Notre travail se propose d’utiliser différents outils linguistiques pour mettre en évidence, sur deux plans principaux, le fonctionnement du manuel d’histoire vaudois. Premièrement, de quelle manière le discours du manuel d’histoire construit-il son autorité (légitimité) et quelle histoire donne-t-il à voir et pour quelle pédagogie ? Deuxièmement, de quelle manière le discours du politique s’arroge-t-il l’espace du manuel et au-delà l’enseignement de l’histoire?
A ce titre, l’analyse du discours (AD) nous fournit un ensemble de méthodes et d’outils permettant de confronter les différents éléments du corpus pour en faire ressortir notamment les points de convergence/divergence ainsi que les éléments de permanence et de rupture dans l’espace et dans le temps. L’AD nous permettra également de définir le genre du manuel d’histoire et son sous-genre «le manuel d’histoire vaudois» ainsi que son évolution. Par ailleurs, la linguistique a établi une liste de protocoles minutieux qui permettent la description des différents plans d’un corpus (énonciation, temps des verbes, actes de langage,…) et autour de celui-ci (conditions de production, intertextexte, hypotexte, …). Elle est même parvenue à s’affranchir des limites de la phrase, puis du texte, pour s’attacher aux relations existants, par exemple, entre texte et image. Ce faisant, les démarches linguistiques dépassent le rituel et les limites de la critique interne et externe des sources historiques. De cette manière, il est possible de formaliser différemment et de manière complémentaire une démarche de nature historique.
Les démarches connues sous la dénomination de l’École française d’analyse du discours (ADF) ont étendu le champ de la linguistique au-delà des limites de la phrase-énoncé pour englober des unités de plus en plus larges de la langue et des textes. Les apports de la philosophie (Foucault) ou de la sociologie (Bourdieu) lui ont également permis de prendre en charge les éléments du contexte de production d’un discours, notamment au niveau social et idéologique. Ainsi, la discipline histoire, agent du discours du pouvoir, se transforme-t-elle, à la suite de Foucault notamment, en histoire du discours de ce pouvoir et de sa mise en scène. Elle fonctionne en révélateur des intentions discursives du pouvoir et de la construction du monde qui s’ensuit. Nous partons de l’idée que, d’une manière ou d’une autre, une fois énoncé par la personne autorisée et dans les conditions de production reconnues (Bourdieu)8, le discours du pouvoir devient à terme un discours de vérité.

2. Travail par comparaison

Si nous avons indiqué qu’en raison du positionnement de notre travail à l’intersection des champs linguistique, historique et didactique nous mobilisions différents outils d’analyse, il nous est apparu progressivement qu’à chaque étape nous avions recours à la démarche comparative, démarche qu’il nous faut maintenant expliciter.
En premier, lieu, nous rejoignons la position d’Ute Heidmann ayant trait au comparatisme et à l’analyse du discours qu’elle se propose d’appeler «analyse comparée des discours» (Heidmann 2005). En effet, en premier lieu, il nous importe de retenir la définition du Dictionnaire historique de la langue française pour lequel «comparer» signifie : «rapprocher des objets de nature différente pour en dégager un rapport d’égalité et examiner les rapports de ressemblance et de dissemblance (entre des personnes et des choses)». Dans le cadre de notre travail, il s’agit justement d’un résumé de nos objectifs méthodologiques. A savoir : déterminer en fonction de différents manuels situés dans l’espace et dans le temps, des niveaux d’analyse et de comparaison les plaçant dans un rapport d’égalité afin d’examiner leur ressemblance et leur dissemblance.
A ce titre, pour y parvenir, il convient, par exemple, de ne pas jauger une situation historique, un événement, un personnage présent dans un manuel au moyen de nos connaissances historiographiques d’aujourd’hui, mais bien de le faire en repérant les écarts et les concordances avec l’historiographie en cours lors de l’élaboration de ce manuel. De même, au niveau didactique, il conviendra de comparer les manuels retenus en fonction des types de manuels d’histoire existant à la même époque ainsi que des modèles didactiques d’enseignement de l’histoire préconisés. Il en sera de même concernant la conception de l’écriture de l’histoire.
Comme l’indique Ute Heidmann, il s’agit de placer les textes à comparer dans un rapport non hiérarchique en élaborant des critères de comparaison ne privilégiant ni l’un, ni l’autre texte et de les comparer en fonction d’une dimension commune aux deux textes.
Par notre formation d’historien et de linguiste, nous adhérons également aux questions de lien dialogique d’un texte avec d’autres textes et nous intégrons donc particulièrement les dimensions de la textualité, de l’intertextualité et de l’instance énonciative (pratiques sociales, distance temporelle, détermination sociale et historique) que Heidmann traduit par

[la textualité] est autant étudiée sous l’angle des forces cohésives qui confèrent à un texte une certaine unité, que sous celui des forces de la transtextualité et de l’interdiscursivité qui relient dialogiquement un texte à d’autres textes. En tant que produit singulier d’une interaction sociodiscursive, un texte est la trace écrite et matérielle de l’activité d’une instance énonciative socialement et historiquement déterminée. (Heidmann 2003 : 248)

Ainsi, au lieu de comparer les textes d’un côté et les contextes de l’autre, nous serons amenés à comparer les façons dont les textes établissent les relations à leur contexte discursif et socio-culturel respectif. Heidmann définit cette démarche comme étant une comparaison des textes dans leurs «dynamiques discursives» (Heidmann 2005 : 12).
Heidmann conclut alors qu’on peut définir l’analyse comparée des discours comme «la comparaison de la dynamique respective des forces textuelles et transtextuelles de deux ou plusieurs textes» (Heidmann 2003 : 49) et que cette méthode d’analyse comparative «se distingue de l’usage de la comparaison dans les études traditionnelles par le fait qu’elle rapproche des textes non pas par rapport à leurs caractéristiques statiques, […], mais relativement à la dynamique de leur mise en langue, en texte et en discours» (Heidmann 2005 : 13).
Pour autant, nous ne nous éloignerons pas de démarches de comparaison utilisées en histoire ou en sciences sociales. Ainsi, Marc Bloch poursuit-il l’objectif, dans son ouvrage la Société féodale, «d’identifier les spécificités et les différences, et pour cela de retrouver les cohérences de fonctionnement et les logiques de reproduction ou d’évolution d’un certain nombre de structures» (Maingueneau 1996a : 275). Notre propos est certes plus modeste, car nous allons travailler à une échelle temporelle et spatiale plus limitée tant sur les axes synchroniques que diachroniques, mais qui fournissent néanmoins les bases de la comparaison en histoire.

3. Histoire et analyse du discours (AD)

Notre travail mobilise de manière souple différents outils issus des méthodes de l’analyse du discours (AD). Il convient donc de le situer par rapport à celle-ci et à la discipline historique.
Les rapports entre l’histoire et l’analyse du discours peuvent être envisagés sous deux modes différents.
En premier lieu, le discours peut être considéré comme objet de l’histoire. Dans ce cadre-là, l’analyse du discours a pour ambition de produire un savoir à nature historique et formalisé en employant un ensemble d’outils et de démarches issus de différents champs de la linguistique. L’analyse du discours est utilisée comme un outil interprétatif pour l’historien au même titre que l’histoire économique et ses outils statistiques.
En second lieu, c’est l’écriture de l’histoire qui est l’objet de l’analyse du discours. Dans cette optique, le discours historique est analysé en tant que tel et pour lui-même au travers notamment des pratiques discursives des historiens. Ici, l’histoire est en elle-même l’objet de l’analyse du discours sous ses angles institutionnels.

3.1 Le discours comme objet de l’histoire

En France, l’analyse du discours apparaît dans les années 1960 alors que les approches transdisciplinaires se développent. Elle se construit sur un axe programmatique cherchant à mettre à jour l’idéologie présente au sein de différents discours, plus particulièrement des discours politiques. Elle veut être un point de rencontre, voire d’affrontement, entre des disciplines fortement instituées (philosophie, histoire) et des disciplines plus récentes (linguistique) (Pêcheux 1984 : 7. Repris dans Maingueneau 1987 : 5-6).
Progressivement, l’analyse du discours devient elle-même un champ de la linguistique. A ce titre, elle est connue et identifiée par l’étiquette d’École française d’Analyse du discours (ADF) et associée à des auteurs tels que Régine Robin, Denise Maldidier, Michel Pêcheux ou Jacques Guilhaumou. Par ailleurs, à la suite de Simone Bonnafous (2006), nous savons que cette École française d’analyse du discours s’inscrit dans la perspective du renouvellement, via le structuralisme — inspiré pour sa part de la linguistique saussurienne — , des études marxistes dont Louis Althusser est alors la figure de proue. Pour Althusser (1968), il s’agit — comme pour d’autres — de «déstaliniser» Marx pour que sa pensée et ses outils d’analyse continuent d’exister et puissent se renouveler.
Issus du structuralisme pour s’en émanciper par la suite, les travaux de Michel Foucault des années 60 influenceront également les travaux en analyse du discours, plus particulièrement les travaux entre histoire et linguistique. Deux ouvrages de Michel Foucault marqueront à leur manière et plus ou moins explicitement l’École française d’analyse du discours : Les Mots et les Choses. Une archéologie des sciences humaines (1966) et L’Archéologie du Savoir (1969). En 1969, L’Archéologie du Savoir reprend toute la méthode développée par Foucault dans Les Mots et les Choses et en constitue le pendant théorique. Cet ouvrage paraît la même année que le numéro 13 de la revue Langages, numéro qui marque les débuts de ce qu’on appellera ensuite l’École française d’analyse de discours. Œuvre en premier lieu d’historiens, l’ouvrage de Régine Robin (1973) Histoire et Linguistique fondera une démarche, un projet où le discours est institué au rang d’objet de l’histoire.
Désormais, l’analyse du discours en histoire développe une attention renforcée pour l’archive et un corpus ouvert, à l’encontre de la démarche antérieure centrée sur des corpus clos. Apparaissent alors les concepts de trajet thématique et d’événement discursif. L’énoncé «rare» ne prend alors sens «qu’au terme d’un travail configurationnel [le trajet thématique] sur un ensemble d’énoncés attestés, dispersés et réguliers»
Désormais, l’analyse du discours en histoire développe une attention renforcée pour l’archive et un corpus ouvert, à l’encontre de la démarche antérieure centrée sur des corpus clos. Apparaissent alors les concepts de trajet thématique et d’événement discursif. L’énoncé «rare» ne prend alors sens «qu’au terme d’un travail configurationnel [le trajet thématique] sur un ensemble d’énoncés attestés, dispersés et réguliers» (Guilhaumou 2002). Par ailleurs, avec le concept d’événement discursif, l’attitude réflexive des acteurs est mise en évidence et «permet d’insister plus sur leur liberté de sujet s’émancipant que sur leur réalité d’être social déterminé» (Guilhaumou 2002). L’analyste du discours peut travailler ainsi au trajet thématique d’un concept (révolution) ou à celui d’une expression (du pain) ou à celui d’un énoncé (Marat est mort / Marat n’est pas mort) dans une perspective historiciste (Guilhaumou 2002). Par ailleurs, avec le concept d’événement discursif, l’attitude réflexive des acteurs est mise en évidence et «permet d’insister plus sur leur liberté de sujet s’émancipant que sur leur réalité d’être social déterminé» (Guilhaumou 2002). L’analyste du discours peut travailler ainsi au trajet thématique d’un concept (révolution) ou à celui d’une expression (du pain) ou à celui d’un énoncé (Marat est mort / Marat n’est pas mort) dans une perspective historiciste.

3.2 L’écriture de l’histoire comme objet de l’analyse du discours

Dans la mesure où l’histoire est un discours constitué, l’écriture de l’histoire elle- même est susceptible d’être un objet de l’analyse du discours. Son axe programmatique et sa volonté de se poser en discours scientifique à partir du 19e siècle nécessitent d’en identifier les composantes.
A ce titre, le travail de l’historien est double. D’une part, il utilise un certain nombre de méthodes dans ses recherches. D’autre part, il communique le résultat de ses recherches tout en montrant des éléments de sa méthode de travail et du travail lui-même. Ainsi en est-il des extraits des sources et de leur validation, des tableaux statistiques synthétisant les données récoltées, des références bibliographiques ou des explications relatives à la démarche entreprise.
Tous ces éléments se doivent d’assurer que le discours produit et les résultats obtenus sont le fait d’un travail scientifique, formalisé en premier lieu par l’école positiviste — ou méthodique — française du 19e siècle autour de Langlois et Seignebos (1898) ou de Gabriel Monod (Éditorial du premier numéro de la Revue historique en 1876).
Trois modèles envisagent la nature de ce discours de l’histoire : l’histoire comme narration, l’histoire comme poétique et l’histoire comme argumentation. Dans notre travail, c’est le discours de l’histoire considéré comme une argumentation qui nous intéresse plus particulièrement.
Ce modèle de l’écriture de l’histoire comme argumentation s’inscrit dans le prolongement de la rhétorique traditionnelle tout en fournissant un modèle plus intéressant pour l’analyse de discours contemporaine. En effet, les modèles narratologique et poétique génèrent des débats sans fin sur les relations entre l’histoire et la fiction, car ils ne peuvent pas formellement distinguer histoire et fiction. En ce sens, l’affirmation que le discours historique est argumentation a l’avantage de mettre en évidence les contraintes formelles des pratiques discursives historiques en se focalisant sur l’histoire comme discipline et sur les modes de communication de la communauté historienne. Contrairement à la poétique, le modèle de l’histoire comme argumentation ne se limite pas au texte produit, mais le confronte aux conditions de distribution, d’échange et de réception de l’information historique.
Concernant le modèle de l’histoire comme argumentation, celui-ci trouve son origine dans la nature de l’enquête historique et ses origines trouvent leurs sources dans le postulat de l’historien britannique R.G. Collingwood (1970) selon laquelle l’histoire «is an informal logic of question and answer that attempt to reveal the logic of question and answer that motivates all historical actions» (Struever 1985 : 263).
Par là-même, il se rattache à la théorie de Kuhn (1962) sur l’histoire des sciences qui observe la manière dont un paradigme s’impose au sein d’une communauté scientifique. A chaque révolution scientifique, la communauté se structure et se dote d’un ensemble d’idées et de pratiques (conférences, publications, modes de production du savoir, …). Dès lors, faire partie de cette communauté scientifique équivaut à produire les signes de reconnaissance institués.
Dans un tel cadre, il est loisible d’étudier un courant historiographique, tel l’école des Annales ou la Nouvelle histoire, pour déterminer si celui-ci s’inscrit en rupture du paradigme dominant et peut donc conduire à une révolution scientifique ou si, au contraire, il est le prolongement, sous de nouvelles formes, de ce même paradigme.
Dans ce modèle, le discours de l’historien est inéluctablement relié et ne peut être dissocié des contraintes syntaxiques et lexicales des débats publics contemporains ; l’historien se doit de produire des discours correspondant aux attentes sociales relatives à la production historique. Par ailleurs, le résultat de ces recherches fait l’objet d’une communication ; cette communication est non seulement le résultat de ces recherches, mais comporte également des traces du travail effectué jouant le rôle de preuve de scientificité.
Dès lors, les apports du modèle de l’histoire comme argumentation ne seront pas à négliger puisqu’ils permettent de ne pas perdre de vue le fait que la production historique s’inscrit dans un contexte d’attente sociale forte dans l’espace public, plus particulièrement encore concernant les manuels scolaires d’histoire.

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